7 novembre 2010

Le dernier crampon

Nous sommes le dimanche 7 novembre 1885. Au travers les forêts de la Colombie-Britannique s'élève un nuage de fumée. Ce n'est pas un incendie mais bien une locomotive qui avance poussivement vers un petit coin perdu du nom de Craigellachie. A bord du train se trouve William Van Horne, corpulent personnage plus grand que nature et directeur-général du Canadien Pacifique. Van Horne est un bon vivant qui aime bien fumer des cigares, prendre un bon verre et manger comme un ogre mais ce matin-là il est quelque peu bougon et on se demande bien pourquoi, après tout, si l'on se rend à cet endroit précis de la ligne c'est pour y célébrer la pose du dernier crampon!

Bon, attendez. Vous vous demandez sûrement c'est quoi ce truc de dernier crampon. Eh bien voilà, quand on termine une ligne de chemin de fer on célèbre l'évènement en faisant une cérémonie autour de l'endroit où l'on enfonce le dernier crampon. Un crampon est un genre de gros clou qui sert à fixer un bout de rail au montant de bois situé en dessous.

La pose du dernier crampon est généralement quelque chose de grandiose prétexte à une grande célébration. Aux États-Unis par exemple, quand le chemin de fer transcontinental américain s'est terminé le 10 mai 1869 on avait fait confectionner un crampon par un bijoutier et les cloches d'églises partout aux Etats-Unis se sont mises à sonner lorsque l'annonce fut faite par télégramme et les gens ont fêté et dansé dans la rue.

Mais Van Horne est un type qui n'aime pas les cérémonies, fastidieuses ou pas. A bord du train il fume son cigare tout en regardant par la fenêtre de la voiture. Le train s'arrête afin de faire le plein de charbon et d'eau et les passagers en profitent évidemment pour se dégourdir un peu. Van Horne se fait alors apostropher par un reporter avide de renseignements. Van Horne perçoit ce type comme un moustique et prend une grande inspiration avant de lui répondre que ce voyage n'a rien à voir avec l'inauguration de la ligne, qu'il ne s'agit que d'une banale inspection avant l'hiver. Il ajoute qu'il ne sait pas qui enfoncera le dernier crampon, Tom Mullarky ou Joe Tubby, possiblement et la seule cérémonie qu'il prévoit est de maudire le contremaître pour ne pas enfoncer ce foutu crampon plus vite. Il n'y aura pas de célébration ni de fli-fli ou de fla-fla. Point à la ligne. Le reporter reste là, complètement béat et tente de scribouiller dans son calepin du mieux qu'il peut ce que Van Horne vient de tonner. Et le train repart ensuite pour Craigellachie.

Sur place tout le monde descend et se dirige vers un point précis de la voie. Un photographe s'installe avec tout son attirail afin d'immortaliser l'évènement. Van Horne prend place près de la voie, près de lui s'installe également Sanford Flemming. Puis, apparaît un homme d'apparence frêle avec une barbe blanche et coiffé d'un chapeau haut-de-forme. Dans les mains il tient le genre de marteau dont on se sert pour enfoncer les crampons et c'est cet homme qui enfoncera le dernier. Son nom: Donald Alexander Smith, l'un des fondateurs du Canadien Pacifique et vice-président de la Banque de Montréal.

Smith s'approche, vise le crampon, et rate son coup, pliant le crampon. On en place immédiatement un nouveau et cette fois le coup enfonce le crampon profondément. Survient un silence alors que tous réalisent que c'est fait. C'est terminé. Puis, tous s'exclament bruyamment et se taisent quand Van Horne prend la parole et dit alors que tout le travail, dans tous ses aspects, a été bien fait.

Bien que le dernier crampon ait été posé en cette froide matinée de novembre, le voyage inaugural n'eut lieu que l'année suivante quand un train partit le 28 juin à huit heures du soir de la gare Dalhousie pour joindre Port Moody le 4 juillet suivant.

La photo ci-haut nous montre le moment historique ou Smith, avec sa barbe blanche, enfonce le crampon. A sa droite avec une barbe noire taillée se trouve Van Horne qui semble vouloir dire à Smith de se dépêcher. Entre Van Horne et Smith, un peu derrière, on reconnaît Sanford Flemming, celui qui avait fait les premiers tracés d'un chemin de fer dans l'ouest canadien. A l'opposé de Smith avec sa barbiche noire se trouve James Ross, celui qui fut en charge de la construction dans les Rocheuses. Et, à gauche de la photo, celui tenant une barre de fer et observant attentivement le coup porté par Smith n'est autre que le fameux major A. B. Rogers dont le nom fut donné à un passage dans les Rocheuses: Rogers Pass. Personnage excentrique s'il en fut un.

La gare Dalhousie existe toujours dans le Vieux-Montréal et abrite aujourd'hui le cirque Eloize. Aux côté du bâtiment on peut y voir une installation de voies ferrées ainsi qu'une plaque commémorant le voyage inaugural de 1886, rappelant la vocation ferroviaire de l'endroit.

Quant à l'endroit où l'on a posé le dernier crampon à Craigellachie, il s'agit d'une destination touristique le long de l'autoroute transcanadienne et on peut y admirer un monument rappelant l'importance de l'évènement qui se déroulait il y a très exactement 125 ans aujourd'hui. 


Ce qu'il y a d'extraordinaire dans toute cette histoire c'est que la réalisation de ce chemin de fer avait maintes fois été considérée comme impossible. En 1875 le premier ministre Alexander Mackenzie avait dit que même avait tout l'argent et les travailleurs du pays une ligne intercontinentale ne pourrait jamais être construite en dix ans. Faut dire aussi qu'a l'époque la construction d'un chemin de fer a mari usque ad mari était à peu près l'équivalent du CHUM d'aujourd'hui; quelque chose qui ne verra jamais le jour. Et les difficultés d'alors étaient titanesques; les montagnes rocheuses n'étaient que très peu cartographiées et des hommes devaient affronter les rigueurs du climat afin de découvrir et étudier le terrain dans des conditions de misère. Il y avait des éboulis, des ravins profonds et de la roche si dure que même la dynamite n'en venait pas à bout. Et pendant que Van Horne poussait la construction le président de la compagnie, George Stephen, parvenait à trouver de l'argent là où il n'y en avait pas alors que Thomas Shaughnessy tenait les créanciers à distance tout en payant des fournisseurs presqu'à crédit. Mais voilà qu'en ce matin de novembre 1885 l'Histoire venait d'être écrite et l'impossible avait été accompli.

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