4 juillet 2011

Le Musée de Cire Historique Canadien

Peut-être vous est-il déjà arrivé de passer sur le Chemin de la Reine-Marie et de noter un bâtiment particulier, presque en face de l'Oratoire Saint-Joseph, et de trouver que son style était quelque peu étrange pour une pharmacie. En effet, la présence aux coins du bâtiment de statues d'origines visiblement bibliques a de quoi étonner. Tout comme cette sorte d'entrée en arche, au pourtour finement sculpté, et par laquelle on ne peut passer puisqu'elle est condamnée. C'est au-dessus de cette arche, justement, que l'on trouve un indice sur l'origine du bâtiment. Là, taillés en bas-relief, se trouvent les inscriptions "MUSÉE" au centre, ainsi que "HISTORIQUE" et "CANADIEN" à gauche et à droite, respectivement.

Ce bâtiment fut originalement construit afin d'abriter toute une collection de personnages de cire grandeur nature disposés de çà et là dans des dioramas en trompe-l'oeil et évoquant tantôt des scènes bibliques et tantôt des scènes de l'histoire du Canada. Le Musée fut inauguré en 1935 par ses deux fondateurs, le sculpteur Albert Chartier et le peintre Robert Tancrède, tous deux Français. L'entrée du Musée était là où se trouve la grande arche condamnée. Là on pouvait se procurer les billets d'admission mais aussi se procurer des souvenirs divers ainsi que des accessoires pour appareils-photos.

La visite débutait en descendant un escalier qui semblait taillé à même de la pierre, donnant ainsi l'illusion aux visiteurs qu'ils entraient dans une caverne. Cette mise en scène avait été  conçue afin de complémenter les premiers dioramas qui représentaient la vie des premiers chrétiens dans les catacombes de Rome. Puis, le décor devenait plus élaboré, représentant le plus fidèlement possible l'architecture et les peintures des catacombes, incluant même des tombeaux creusés à même les murs.

Les dioramas étaient relativement élaborés. On y retrouvaient les personnages, étonnants de réalisme avec leurs cheveux faits avec de véritables cheveux humains. L'espace de chaque diorama étant limité, on complétait ceux-ci avec des peintures, donnant ainsi une illusion de profondeur.

Les visiteurs quittaient les catacombes en montant un escalier qui les conduisaient directement dans l'histoire du Canada avec des dioramas représentant l'arrivée de Cartier en Gaspésie ainsi que la vie des premiers colons de Nouvelle-France.

La visite se terminait par des représentations de scènes plus actuelles (selon l'époque) et qui
représentaient ainsi le Pape, les Premiers Ministres ainsi que le Président américain. Vers la fin de 1969 on ajouta un petit diorama représentant les trois astronautes de la mission Apollo 11. Les visiteurs aboutissaient ensuite à l'entrée principale d'où ils étaient entrés. Au tout début, soit en 1935, les autorités religieuses ne furent pas exactement favorables quant à l'ouverture de ce musée puisqu'elles craignaient en effet que ce dernier n'en vienne à leur soutirer des visiteurs. Ce ne fut pas le cas puisqu'il s'établit une sorte de symbiose touristique; les visiteurs de l'Oratoire en venaient à aller au Musée et ceux qui allaient au Musée retontissaient éventuellement  à l'Oratoire. Et il en fut ainsi jusqu'en 1989, année où il fut décidé de fermer le Musée de cire malgré un achalandage de près de 300,000 visiteurs  par an. Par chance, le Musée des Civilisations de Québec se porta acquéreur des quelques 200 personnages de cire, les épargnant ainsi d'une destruction qui aurait été carrément impardonnable.

Suite à cette fermeture le bâtiment fut occupé pendant un certain temps par le restaurant Le commensal pour ensuite loger le commerce actuel soit une pharmacie Pharmaprix dont l'intérieur ne comporte plus aucune trace de l'ancien musée. Seuls subsistent les éléments extérieurs. Dans ma collection personnelle de documents, catalogues, cartes postales et autres, il y a un petit livret souvenir qui fut vraisemblablement imprimé au début des années 50 et dans lequel se trouvent bon nombre de photos. J'ai cru bon en numériser quelques-unes et de les inclure dans cet article avec quelques explications d'usage. Chaque photo peut être agrandie en cliquant dessus.


La page intérieure du livret-souvenir. Dommage qu'il n'y ait aucune voiture ou autre élément
permettant une datation précise de l'année où il fut imprimé.


Un groupe de chrétiens se rend dans les catacombes via une entrée secrète que l'on nommait «lucernaire». Ils avancent discrètement afin de ne pas faire de bruit et attirer l'attention. La fresque sur le mur de gauche représentait Moïse à deux époques de sa vie. Ce diorama était l'un des premiers à appercevoir durant la visite.



Toujours dans les catacombes romaines nous voyons ici un pontife célébrant la communion. La fresque que l'on apperçoit à droite représentait la Cène telle que décrite dans l'évangile. Ce diorama était relativement complexe de par le nombre de représentations symboliques qui s'y trouvaient.



On assiste ici à la sépulture d'une jeune fille. Les causes de sa mort auraient pu être multiples. Sans compter que l'espérance de vie à cette époque était loin d'être celle d'aujourd'hui. La fosse creusée dans la paroi s'appelait «loculus» et on voit à l'arrière des «fossores» portant une autre personne décédée.


Ce diorama était l'un des premiers que l'on voyait en descendant l'escalier. On y voyait un apôtre prêchant devant un groupe de fidèles. Quelques détails intéressants dont la femme qui arrive discrètement par l'arrière en transportant une lampe ainsi que le tombeau au fond portant l'inscription «In Pace», qui veut dire «en paix».


Les nombreux dioramas représentant les catacombes romaines étaient assez élaborées dans leur conception. Ici il s'agit d'une célébration du mariage où l'on peut voir les jeunes mariés procéder à l'échange des alliances. L'arbre peint derrière le célébrant était une symbolique de l'arbre de Jessé.



Pendant longtemps il a été enseigné que les premiers chrétiens avaient largement été envoyés dans l'arène du colisée pour être taillés en pièces par les bêtes sauvages, quelque chose que ce diorama en trompe-l'oeil mettait en scène avec brio. La réalité est cepandant un peu plus nébuleuse. Bien que l'on sache qu'il y avait des combats sanguinaires dans l'arène du colisée il semble que ces fameuses persécutions à l'endroit des chrétiens n'auraient pas été aussi systématiques ni aussi drastiques que celles décrites par l'église. Il pouvait certes y avoir des chrétiens qui se retrouvaient dans l'arène mais il s'agissait généralement de criminels de droit commun. Les historiens s'entendent gnéralement pour dire que les Romains étaient relativement tolérants face au polythéisme.



Cette scène, très étroite, se trouvait sitôt en sortant de la prison. Ici, un Rétiaire tire dans son
filet un Mirmillon qu'il a vaincu dans l'arène. Chrétien ou esclave, le Rétiaire se battait souvent nu avec pour seules armes un trident et un filet. Les autre gladiateurs portaient des armures sommaires qui étaient conçues pour ne pas protéger les parties vitales. Si le Rétiaire parvenait à vaincre il devenait un homme libre. L'éclairage qui ne parvenait que du dessus aidait beaucoup à rendre cette scène dramatique.



Il aurait été difficile de faire des dioramas à saveur biblique sans inclure la scène de la Nativité. Celle-ci occupait un bon espace mais les artistes avaient encore une fois fait usage du trompe-l'oeil pour donner une illusion de profondeur. La scène était tout à fait représentative des scènes du genre que l'on retrouvait à l'époque; l'âne, le boeuf, les rois mages, les chameaux, alouette! Bref, il y avait du monde à la messe, comme on dit.



Ce diorama n'était pas très grand mais les concepteurs avaient fait un excellent travail d'illusion afin de laisser croire qu'il était plus grand. C'était ici la représentation de la fuite en Égypte peu de temps après la naissance de Jésus.


Après avoir quitté les scènes bibliques on entrait directement dans l'histoire du Canada. Dans ce diorama on retrouve une représentation du débarquement de Jacques Cartier en Gaspésie en 1534. Cartier échange des cadeaux avec le chef amérindien afin de gagner son amitié. Des membres de l'expédition plante une croix en signe de prise de possession pour le roi de France. On voit au premier plan des amérindiens qui se cachent derrière des arbres. Ils sont étonnés par le spectacle mais se tiennent prêts à intervenir pour défendre leur chef. On ne voit pas très bien le drapeau sur cette photo mais durant la visite, en se plaçant un peu de biais, on arrivait à bien le voir. Certains visiteurs étaient étonnés de ne pas appercevoir le blanc fleudelysé, ce qui était normal puisque Cartier emportait avec lui le pavillon de François 1er. Le blanc fleurdelysé n'apparut que sous le règne d'Henri IV une centaine d'années plus tard.


Cette scène se passe à Québec dans le manoir du Gouverneur De Montmagny. On reconnaît Paul de Chomedey de Maisonneuve au milieu de la pièce alors qu'il affirme vouloir mener à bien sa mission qui est de s'installer sur l'île de Montréal. Assis devant la cheminée on retrouve le Chevalier Hunault de Montmagny qui essaie de dissuader Maisonneuve. Derrière lui il y a Jeanne Mance dont l'attitude est résolue alors que Pierre Du Puiseaux est appuyé sur la cheminée. Assis à droite on apperçoit le père Vimont, supérieur des Jésuites alors qu'à gauche on voit madame de la Peltrie, également bienfaitrice derrière laquelle il y a sa demoiselle de compagnie, Charlotte Barre. De Maisonneuve en pointant semble dire qu'il ira à Montréal quand bien même chaque arbre se changerait en Iroquois.



Toujours dans la section sur l'histoire du Canada il y avait cette scène où Jeanne Mance, première infirmière du pays et Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame, prodiguent les premiers soins à un homme s'étant fait scalper. Très peu visibles sur la photo mais que l'on pouvait très bien voir sur place, les deux lits à gauche dans lesquels se trouvaient des patients. Détail très intéressant qu'est l'épaisseur des murs à l'arrière, caractéristique de la construction du temps de la colonie. Sur le mur à gauche une carte de l'Amérique de 1588. La lumière du soleil passant par les deux fenêtres était bien entendu une simulation mais qui était très convaincante.



Scène très intéressante où l'on voit Marguerite d'Youville, fondatrice des Soeurs Grises cacher un officier anglais sous la toile de tente qu'elle répare avec une autre religieuse. L'amérindien qui poursuivait l'officier fait irruption dans la pièce et Marguerite d'Youville pointe en direction de l'autre porte qui est entrebaîllée afin de faire croire à l'amérindien que l'officier est parti par là. Dix ans plus tard ce même officier sauva l'hôpital général lors du siège de Montréal.


Ici on voit Kateri Tekakwitha agenouillée en prière. Derrière elle le St-Laurent tel qu'il apparaît de Laprairie où Kateri habite avec son oncle tout juste au pied du Sault Saint-Louis. Cette scène s'inscrivait bien sûr dans le cadre de l'instruction catholique que voulait promouvoir le Musée.



Le fondateur de l'Oratoire St-Joseph est bien connu quoiqu'un peu moins (ou pas du tout) pour les jeunes générations d'aujourd'hui. Toujours est-il que le frère était venu sur les lieux mêmes du musée afin de poser pour le sculpteur Albert Chartier en 1936 soit un an avant sa mort. Tous ceux qui avaient connu le frère André et qui avaient vu sa représentation en cire s'entendaient pour dire que la représentation était absolument frappante.



De ma collection de cartes postales voici celle où l'on voit le Musée de cire tel qu'il apparaissait en 1976, l'année des Olympiques dont le logo se trouve en haut à gauche. Le bâtiment, avouez-le, avait du panache!


J'ai maladroitement pris cette photo en 2003 alors que j'étais en voiture. A cette époque le Musée était devenu un restaurant, le Commensal. Le lettrage identifiant le bâtiment comme un musée a été rendu illisible avec les couches de peinture. On a aussi enlevé toute l'entrée faite en bois pour la remplacer par une autre en métal.


Tel que l'ancien Musée apparaissait il y a quelques années seulement. Le bâtiment au complet est devenu une succursale de la chaîne Pharmaprix. L'entrée sur le chemin de la Reine-Marie est à toutes fins utiles condamné et les murs de chaque côté ont été ouverts. On aura au moins eu l'amabilité de ne pas toucher aux statues se trouvant aux coins mais chose certaine le bâtiment n'a rien gagné durant sa conversion, au contraire, qui lui a enlevé toute sa dignité architecturale sans compter l'enlèvement de toute la verdure dont les arbustes qui longeaient le trottoir. Ce bâtiment s'ajoute malheureusement à la longue liste des nombreuses perles de notre patrimoine architectural que l'on a sacrifié au fil des ans.

En concluant cet article, je vous invite à aller voir un cliché que j'ai fait de l'arche pour mon photoblogue ainsi qu'a regarder ce clip de Radio-Canada où il est question du Musée:

http://archives.radio-canada.ca/societe/insolite/clips/14677/

4 commentaires:

  1. Félicitations pour cet article très bien documenté.Ça m'a rappelé un "voyage de fin d'année" de mon école qui comprenait aussi une visite de l'oratoire.J'avais acheté comme souvenir un porte-clés contenant un petit carré de tissus noir provenant de la soutane du frère André.Or,ma mère en avait acheté un aussi,plus de 20 ans auparavant,avec un carré de tissus de la même soutane...!

    Comme le musée de cire était toujours très fréquenté en 1989,pour quelle mystérieuse raison l'a-t-on fermé?

    Normand

    RépondreEffacer
  2. J'ai toujours eu des doutes quant à ces supposées «reliques». Le frère André était de petite taille et ne devait sûrement pas avoir cinquante soutanes. Le musée recevait quelques 300,000 visiteurs par an. Si seulement la moitié de ces gens achetaient un petit bout de soutaune ça fait 150,000 morceaux. Le musée a été ouvert pendant une cinquantaine d'années. En faisant un calcul rapide on se rend compte que ça ne tient pas la route. Ces «reliques» ne devaient être que de vulgaires bouts de tissu noir tout à fait ordinaires.

    Quant à sa fermeture, je ne sais pas. Peut-être voulait t-on faire de l'argent en vendant la bâtisse? Mon idée c'est que le bâtiment aurait dû être classé monument historique.

    Pluche

    RépondreEffacer
  3. Bravo pour votre travail merci surtout.
    Le musée as été pendant les années 1960 à 1971 la résidence de notre famille.
    Mon père et ma mère en étaient les gardiens, le bâtisseur de plusieurs scènes car mon père Raymond étais aussi ébéniste de métier et surtout le musée était la résidence de quatre enfants et dont aucun secret ,arrière de scènes, terrasse sur le toit,party dans le hall après fermeture,jeu dans les catacombes,Film dans l'atelier et descente de police durant la crise d'octobre ou je ne voulais pas ouvrir la porte principal car notre adresse sur nos papiers officiels étaient la même que le Musée 3715 chemin Reine-Marie communément appeler Queen-Mary.
    Merci
    André S
    Que de souvenir?????

    RépondreEffacer
    Réponses
    1. Merci infiniment pour ce commentaire absolument fascinant. Jamais je n'aurais pensé un seul instant que des gens y vivaient en permanence. J'apprécierais beaucoup que vous puissiez m'écrire à mon adresse de courriel (en haut à droite) afin de m'en raconter davantage. Je suis convaincu que ceux-ci pourraient faire l'objet d'un second article qui en intéresserait plusieurs.

      Pluche

      Effacer